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De la liberté à la servitude : comment l’Amérique est en train de renoncer à ses valeurs fondatrices

Les récits de la Liber-thé sont des séries d’articles dans lesquels des rédacteurs de toute la francophonie nous parlent de la liberté sous ses diverses facettes. Dans cette série, nous sommes en 2035, les Etats-Unis sont devenus une dystopie dans laquelle les libertés se sont peu à peu éteintes. Voici une rétrospective sur deux décennies de déclin. Premier épisode : «De la liberté à la servitude : comment l’Amérique est en train de renoncer à ses valeurs fondatrices». Une série de Matthieu Creson.

Les États-Unis d’Amérique sont-ils en train de devenir sous nos propres yeux les États-Unis du «progressisme» ? Jadis bâtis sur les principes de liberté individuelle, de gouvernement limité, de respect de la propriété privée et de liberté d’expression, les États-Unis d’aujourd’hui semblent désormais reposer sur des valeurs en tous points contraires, sous l’effet du poids grandissant d’un politiquement correct toujours plus sectaire, allant jusqu’à vouloir réécrire de manière idéologique toute l’histoire du pays depuis sa fondation.

La diffusion des idées progressistes et multiculturalistes qui ont gagné ces dernières années des pans de plus en plus vastes de la société américaine (universités, médias, Hollywood, etc.) semble avoir conduit l’Amérique à douter de plus en plus d’elle-même, au point qu’elle est désormais tentée de renier jusqu’à sa propre identité, son «exceptionnalisme». «Exceptionnalisme» est en effet le mot qui convient pour décrire ce pays. Certes, bien des pays se croient souvent investis d’une mission civilisatrice à l’échelle planétaire. Mais c’est bien dans l’Amérique de 1776 que se fit jour un véritable «laboratoire de politique appliquée totalement inédit»1. Pétris de culture classique et inspirés par l’héritage de la pensée des Lumières, ne nourrissant par ailleurs aucun préjugé sur la nature des êtres humains («l’homme est fait d’un bois si tordu qu’il est douteux qu’on en puisse jamais tirer quelque chose de tout à fait droit», écrivait Kant dans Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique), les fondateurs américains ont ainsi échafaudé un système politique unique dans l’histoire de l’humanité. S’ils n’ont pas tous été d’accord entre eux, ils n’en partageaient pas moins un certain nombre de convictions très fortes, qui peuvent être considérées comme le ciment intellectuel et culturel de la nation : ainsi les méfaits d’un État au pouvoir non strictement borné, la nécessité de garantir la souveraineté de l’individu, ou encore le danger de la «tyrannie de la majorité», c’est-à-dire du pouvoir abusif qu’exerce une majorité envers une minorité au nom même de la «démocratie»2.

Il est clair que les progressistes américains d’aujourd’hui n’ont guère de respect pour les fondateurs (John Adams, Benjamin Franklin, Alexander Hamilton, Thomas Jefferson, James Madison, Thomas Paine, etc.), qu’ils aimeraient pouvoir remplacer par d’autres figures dont ils se réclament. (Comme l’écrit Dinesh D’Souza dans son dernier livre, United States of Socialism, les gourous de l’actuelle gauche progressiste américaine sont notamment les sociologues Saul Alinski (1909-1972) et Herbert Marcuse (1898-1979).) Plutôt que d’entreprendre une mue idéologique conséquente qui eût consisté, après l’échec des systèmes communistes au XXe siècle, à se ranger du côté de l’individualisme libéral, les tenants du progressisme radical aux États-Unis ont en fait abandonné la vision marxiste de l’histoire pour tenter d’établir un «nouveau prolétariat»3 : abandonnant la classe ouvrière, dont il était patent que le niveau de vie n’avait cessé de progresser en Amérique tout au long du XXe siècle, ils se sont ainsi employés à construire, comme l’écrit encore Dinesh D’Souza dans le même livre, une «nouvelle coalition de victimes opprimées», : minorités ethniques et sexuelles, femmes, immigrés clandestins, etc. L’effort ainsi déployé par les représentants de l’ultragauche américaine pour constituer cette coalition s’accompagne en outre de la désignation unanime par eux du grand coupable par excellence : la figure du «mâle blanc capitaliste américain». Ainsi en viennent-ils à réécrire complètement l’histoire de leur pays à l’aune de leur nouvelle grille de lecture idéologique.

C’est ainsi qu’en 2019 le New York Times Magazine décida de mener un projet de réévaluation de la place de l’esclavage dans l’histoire des États-Unis, appelé projet 1619, en référence à l’arrivée 400 ans plus tôt de 20 esclaves africains à Point Comfort dans la colonie anglaise de Virginie4. Alors qu’il s’agissait initialement de consacrer le numéro spécial du 14 août 2019 aux événements de 1619, la décision fut finalement prise d’en faire un projet journalistique et académique à part entière. Ainsi donc, pour Nikole Hannah-Jones, qui est à l’origine de ce numéro spécial et du projet en question, il est faux de prétendre que l’histoire des États-Unis a commencé en 1776 avec la signature de la Déclaration d’Indépendance : on devrait en réalité selon elle considérer l’arrivée des premiers esclaves en Virginie en 1619 comme le véritable acte de naissance du pays.

Kamala Harris, désormais nouvelle vice-présidente des États-Unis, approuva alors, sur Twitter, le projet qu’elle considère comme «un compte-rendu puissant et nécessaire de notre histoire». «Nous ne pouvons pas comprendre et résoudre les problèmes d’aujourd’hui, ajoute-t-elle sur Twitter, sans dire la vérité sur la façon dont nous sommes arrivés ici». (A powerful and necessary reckoning of our histrory. We cannot understand and address the problems of today without speaking truth about how we got there.)

Pourquoi vouloir remonter à 1619 ? À l’évidence, pour conforter l’idée que le racisme et l’esclavage seraient «consubstantiels» à la création des États-Unis. Nikole Hannah-Jones n’a-t-elle pas en effet considéré que «le racisme anti-Noirs est dans l’ADN même de ce pays» ? («Anti-black racism runs in the very DNA of this country».) Ici encore, D’Souza soulève avec clairvoyance les vraies motivations des progressistes radicaux lorsqu’il écrit : «Revenir à 1619, plus d’un siècle et demi avant la fondation des États-Unis, est un moyen pour radicaliser toute l’histoire des États-Unis et mettre en accusation tous les Américains»5.

Le projet se heurta néanmoins à des critiques exprimées par plusieurs historiens célèbres des États-Unis (Gordon Wood, James McPherson, etc.). Ainsi Gordon Wood, qui a reçu le prix Pulitzer d’histoire en 1993 pour son livre The Radicalism of the American Revolution, a-t-il déclaré en entretien (ô paradoxe, au World Socialist Website wsw.org !) : «J’ai lu le premier essai de Nikole Hannah-Jones, qui prétend que la Révolution s’est produite principalement en raison du désir des Américains de conserver leurs esclaves. Elle affirme que les Britanniques s’opposaient de plus en plus fortement à la traite négrière et l’esclavage et que la rébellion était le seul espoir pour maintenir en place l’esclavage américain. (…) Je ne pouvais tout simplement pas y croire.» Et Gordon Wood de souligner le désastre culturel que cette entreprise de réécriture de l’histoire américaine risque de provoquer auprès de la jeune génération notamment : «J’ai été surpris, comme beaucoup d’autres personnes, par l’ampleur de cela, d’autant plus que cela va devenir la base de l’enseignement secondaire avec l’assurance de l’autorité du New York Times ; pourtant, c’est tellement faux à bien des égards»6.

Réagissant au projet 1619, Trump a ainsi pris la décision, le 6 octobre dernier, d’établir une commission 1776, dont le but est de restaurer le patriotisme dans les écoles américaines. C’est ainsi qu’il a déclaré : «La gauche a déformé et souillé l’histoire américaine avec des tromperies et des mensonges. Il n’y a pas de meilleur exemple que le projet 1619 totalement discrédité du New York Times. Ce projet réécrit l’histoire américaine pour enseigner à nos enfants que nous avons été fondés sur le principe de l’oppression et non sur la liberté.» Trump a été accusé pendant les quatre ans de sa présidence par les médias mainstream américains de mentir en permanence. Or, si entreprise de falsification de l’histoire il semble y avoir, c’est certainement du côté de l’ultragauche américaine qu’il faut aller la chercher. On le voit, cette dernière déclaration de Trump ne fait que refléter une réalité, dénoncée par ailleurs par plusieurs historiens sérieux de l’histoire de l’Amérique : la tendance aujourd’hui grandissante à vouloir réinterpréter l’histoire du pays afin de saper l’autorité morale et politique des fondateurs américains.  Et Trump de dresser cet autre constat que les progressistes veulent faire oublier : «La fondation de l’Amérique a mis en branle la chaîne imparable d’événements qui ont aboli l’esclavage, garanti les droits civils, vaincu le communisme et le fascisme et construit la nation la plus juste, la plus égale et la plus prospère de l’histoire de l’humanité»7.

Au-delà du personnage de Trump, que l’on peut très bien ne pas toujours apprécier sur la forme, il convient néanmoins de reconnaître qu’il aura su incarner, durant les quatre ans de sa présidence, le combat contre la progression des idées défendues par la nouvelle gauche progressiste américaine, laquelle entend opérer un renversement complet des valeurs fondamentales du pays telles que le respect absolu de la liberté individuelle et des droits de propriété de la personne, au profit de valeurs collectivistes et socialisantes, foncièrement étrangères à la philosophie politique qui a préexisté à la création des États-Unis. Il faut donc espérer que les Américains prendront conscience des impasses du politiquement correct, dont ils sont les premières victimes, pour enfin retrouver pleinement le goût de la liberté individuelle, que les fondateurs se sont efforcés de protéger à travers la Constitution.

Les prochains épisodes de cette série imagineront les États-Unis en 2035 et décriront les effets que ces idées dites «progressistes» auront eus sur le long terme.

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