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Québec – l’herbe est moins verte qu’ailleurs

Dans cette série de trois articles, Kevin Brookes et Edouard Hesse proposent un tour d’horizon des expériences de légalisation du cannabis de certains pays ou régions qui ont fait le pas. Premier épisode «Québec – l’herbe est moins verte qu’ailleurs»

Le Canada a été le premier pays du G8 à avoir légalisé le cannabis en octobre 2018. Plus de deux ans après, on doit observer cette expérience de légalisation qui présente un intérêt majeur en raison du caractère fédéral de l’État canadien. En effet, si les règles de la production de la marijuana sont fixées au niveau fédéral, celles concernant la distribution et la production diffèrent, ce qui permet une certaine comparaison entre les différentes modalités d’application. Ce qui nous intéressera ici est le degré de contrôle exercé par les gouvernements provinciaux sur le marché du cannabis, avec une hypothèse simple : plus l’État contrôle le marché et encadre la consommation, moins la légalisation est efficace pour lutter contre le marché noir.

Le Québec est la Province qui a choisi les modalités les plus strictes de la légalisation du cannabis du pays. L’auto-culture y est interdite, la distribution se fait par des boutiques gouvernementales (gérées par la Société Québécoise du Cannabis calquée sur le modèle de la Société des Alcools du Québec créée au moment de la Prohibition en 1921). La consommation est strictement interdite en extérieur et l’âge légal minimal pour avoir le droit de consommer est de 21 ans, soit le plus élevé des Provinces.

Ces modalités de mise en application ont en fait freiné la poursuite des objectifs fixés par le Premier Ministre du Canada Justin Trudeau, artisan de cette légalisation du cannabis récréatif. Le premier était de protéger les jeunes. À ce titre, le résultat est plutôt au rendez-vous, puisqu’on estime que leur consommation a baissé de trois points depuis la légalisation. En revanche, l’objectif d’assécher le marché noir est toujours loin d’être réalisé aujourd’hui. Plus d’un an après la légalisation du cannabis, la Société Québécoise du Cannabis (SQDC) considérait qu’elle avait seulement réussi à s’emparer d’un cinquième du marché, chiffre révisé à la hausse récemment, puisqu’elle estimait avoir conquis près de 50% du marché clandestin fin 2020. Les Québécois privilégient encore leur dealer de quartier par rapport à l’offre gouvernementale. Pourquoi ?

De nombreuses raisons les poussent à se détourner du marché légal. Tout d’abord, le prix, fixé par l’État, est trop élevé par rapport au marché noir, notamment en raison des taxes. Ensuite, l’accès au produit est moins facile que sur le marché noir. La «Belle Province» a souffert durant les premiers mois de la légalisation d’un manque de points de vente, ainsi que des horaires d’ouverture peu adaptés aux besoins des consommateurs.  L’écart avec la Province de l’Alberta est intéressant à cet égard : il y avait 10 fois plus de boutiques par habitant 6 mois après la légalisation. Ceci peut probablement s’expliquer par le fait que la distribution est opérée, en Alberta, par des boutiques privées en concurrence, ce qui est impossible au Québec. On pouvait donc observer, à l’œil nu, encore plus d’un an après la légalisation, des queues de plusieurs centaines de mètres devant la boutique de la SQDC de la Rue Sainte-Catherine (centre de Montréal) ! Ce temps d’attente ne garantissait même pas nécessairement l’accès au produit, puisque les boutiques gouvernementales souffraient de très graves problèmes de rupture de stock, obligeant certaines à fermer plusieurs jours par semaine en «régions» (territoires à l’extérieur de l’île de Montréal). Enfin, le Québec a décidé de ne pas permettre la vente des tous les produits dérivés issus du cannabis (comme les confiseries).

Cette inadaptation de l’offre gouvernementale à la demande des consommateurs explique que ces derniers ont continué à solliciter les services de leur dealer. N’étant pas consommateur moi-même, je me suis adressé à une amie de longue date à Montréal avec une question simple. «As-tu changé tes pratiques de consommation de cannabis depuis la légalisation ?» Sa réponse correspondait en tout point à celles d’experts comme Serge Brochu (Université de Montréal) : «Pourquoi faire ? Mon dealer me livre plus rapidement, j’ai plus de choix, et cela me coûte moins cher».

Bien que l’on doive prendre nos précautions en raison du manque de recul dans le temps, la légalisation du cannabis au Québec est riche en enseignements pour les législateurs du continent européen qui seraient tentés de reproduire le même modèle. Elle marque indéniablement une certaine avancée en matière de liberté individuelle : pouvoir consommer un produit dont la consommation ne nuit qu’à nous-mêmes. Cependant, le diable est dans les détails. Quand le gouvernement s’implique trop dans le marché du cannabis, en le réglementant, en le taxant ou en contrôlant la distribution, le marché noir risque d’avoir encore de beaux jours devant lui. Avec lui, la criminalité qui lui est associée et l’absence de protection de la santé des consommateurs. À l’inverse, l’exemple du marché libre du cannabis mis en place au Colorado montre qu’une méthode libérale de légalisation du cannabis est plus recommandable pour atteindre ces objectifs (ce cas sera traité dans un billet de blogue ultérieur).

Cet article est inspiré d’un rapport de GenerationLibre intitulé «Pour un marché libre du cannabis en France», disponible en cliquant ici.

Kevin Brookes est docteur en science politique, chercheur associé à GenerationLibre, chargé de cours à HEC Montréal et coordinateur francophone de l’Institut d’études libérales (basé au Canada).

Diplômé de Sciences Po Strasbourg et l’EM Strasbourg, Édouard Hesse écrit régulièrement des tribunes et recensions pour des journaux comme Slate ou Le Point.

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