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Les droits des femmes dans la balance de la liberté

Les récits de la Liber-thé sont des séries d’articles dans lesquels des rédacteurs de toute la francophonie nous parlent de la liberté sous ses diverses facettes. Dans cette série, Louise Alméras nous plonge au sein des divers courants féministes et des relations qu’ils entretiennent avec le libéralisme. Deuxième épisode.

Dans l’article précédent, nous évoquions le rôle de la liberté et du libéralisme dans la naissance du féminisme. Nous nous demandions alors dans quelle mesure les nouveaux droits des femmes ont augmenté ou réduit leur liberté. Et quel était l’impact réel du féminisme sur l’évolution de la place des femmes dans la société. Il convient d’ajouter une autre question : celle de l’incidence des droits des femmes sur leur liberté, pour savoir comment l’émancipation peut s’articuler avec cette composante essentielle de l’épanouissement.

Qu’ont fait les droits des femmes de la liberté ?

Les droits des femmes sont-ils synonymes d’accomplissement ? De nos jours, on les juge souvent exponentiels, prometteurs, libérateurs et menant vers un statut de la femme égal à celui de l’homme. Mais ces droits, sans cesse en devenir, en croissance, en débat, sont-ils une promesse de bonheur, comme on veut nous le faire croire ? Car, au-delà du légitime combat pour rendre à la femme le respect qu’on lui doit, et qui n’est pas toujours acquis, la question est aussi de respecter ce dont la femme a besoin, en rapport à ce qu’elle est. Dans un deuxième temps, de lui rendre sa voix, de lui donner une juste part des responsabilités partagées avec l’homme, une véritable place. Et de considérer celle-ci comme d’aussi grande valeur que les attributs donnés à la place occupée par l’homme.

«Les libertés au sens des droits civiques sont le résultat d’une libération, mais elles ne sont en aucun cas le contenu réel de la liberté, dont l’essence est l’admission dans le domaine public et l’autorisation à participer aux affaires publiques», écrivait Hannah Arendt dans La liberté d’être libre. La femme est-elle vraiment entrée en tant que citoyen dans le domaine public ? A-t-elle vraiment eu le loisir de prendre part aux affaires publiques en tant que femme et non en tant que «sexe faible» ? Si oui, on ne parlerait plus, encore aujourd’hui, des droits des femmes. Cela ne va pas les aider, psychologiquement, de voir véhiculé ce statut précaire sous-entendu, de les mettre en permanence dans une forme de combat — le combat féministe. Au lieu d’un combat, parlons plutôt d’un dialogue nécessaire, d’une longue conversation à maintenir dans la société.  Ceux qui ont tant manqué aux siècles précédents, où les femmes n’avaient pas droit à la parole. Et peut-être, alors, aboutiront-elles à la reconnaissance et au respect. Enfin, à une vraie liberté.

Dans le domaine privé, l’accroissement des droits des femmes leur a permis de s’affranchir d’un certain «esclavagisme bourgeois», comme l’évoquait Hannah Arendt, que les femmes prolétaires n’avaient pas, ou moins, puisqu’elles travaillaient. Et dans le même temps, d’assumer davantage ou complètement les devoirs assignés d’habitude à l’autre partie — l’homme. Voilà le glissement opéré dans le domaine privé : l’homme et la femme se partagent désormais devoirs et responsabilités. Et c’est aussi une égalité de l’homme vers la femme qui a eu lieu, et qu’on n’évoque rarement ou jamais. Les hommes aussi ont été un peu libérés — ou destitués ? — de leur fonction primaire de n’être là que pour apporter la sécurité au foyer, même si assez peu s’y sont engouffrés.

Ainsi, la France n’a-t-elle rien à envier à la majorité de la planète en termes de place de la femme dans la société. Pourtant, bien des choses sont encore à faire, afin que la vie professionnelle soit propice au reste de la vie, au lieu de le sacrifier. L’augmentation des droits va de pair avec celle des devoirs. Et les nouveaux acquis rendent parfois bancal l’équilibre entre l’homme et la femme. Tout comme celui du rapport de la femme à elle-même. Il se trouve qu’on reprochera bien plus à une femme de vouloir se défaire des hommes, de s’en séparer ou bien de s’en passer, à cause de tous les devoirs originels et acquis à travers l’Histoire qu’on lui prête avant de penser à ses droits. Devoir de service, devoir de maternité, devoir d’effacement, devoir de séduction. Tous ceux-là passent avant ses droits. Et l’on oublie encore, malgré l’immense avancée égalitaire, de lui donner d’autres responsabilités. D’un autre côté, évoquer en permanence les droits des femmes maintient l’idée d’une infériorité de la femme, d’une éternelle carence chez elle et, plus largement, d’une équation à jamais insoluble. Cela reflète surtout une différence avec l’homme inhérente, permanente et factuelle qu’aucune loi ni aucun progrès ne saurait effacer. Au niveau idéologique, cela véhicule l’idée d’une incapacité de la femme, d’une faiblesse, d’un trait essentiellement destiné à devenir victime et à entrer dans un processus victimaire.

L’émancipation des femmes ne peut s’affranchir du réel pour exister

Donc, au niveau de la présentation du débat, très louable, de vouloir donner davantage de reconnaissance et de place à la femme dans les domaines public et privé, il serait temps de présenter la femme de manière un peu plus positive et respectable. De laisser, enfin, aux oubliettes, le discours propre aux siècles passés. Comme le rappelle très justement la philosophe Cynthia Fleury, «les années 2000 marquent la fin d’un cycle de demande de droits, politiques, professionnels, familiaux, sexuels. Le XXIe siècle doit trouver les nouvelles formes de l’émancipation». Et de souligner, pourtant, que «les femmes, désormais très diplômées, ont peu l’usage de cette conquête». On observe par exemple aux États-Unis comme en France un mouvement de retour de femmes très diplômées à la maison, pour se consacrer à l’éducation de leurs enfants. Ce que les Américains appellent «l’opting out». Céline Alix, ancienne avocate d’affaires en Angleterre, a mené une enquête auprès de ces femmes dans Merci mais non merci (Payot, 2021). Nombre d’entre elles ont simplement changé leur cadre de travail, pour fuir le sexisme ou l’impossibilité de gravir les échelons. Dans le même temps, Cynthia Fleury constate et déplore que «la flexibilité du travail prônée par l’Europe se révèle désastreuse pour les femmes», à cause de la difficile compatibilité du domestique et du professionnel.

Pour toutes ces raisons, l’interrogation sur la corrélation entre acquisition des droits et liberté, et plus largement, l’émancipation de la femme, sont encore à mettre sur la table dans le domaine professionnel. Dans le sens où celle-ci est encore trop contrecarrée dans sa carrière, dès lors qu’elle exerce ses droits. Au niveau des inégalités de salaire par exemple, jusqu’à craindre davantage la précarité. D’ailleurs, à force de vouloir hisser la femme à échelle d’homme, ou de sous-entendre qu’elle y tend ou doit y tendre, ou tout bonnement de parler d’espoir d’égalité avec l’homme, on oublie d’évoquer les droits des femmes à prendre la place qui est la leur, sans risquer d’en pâtir. C’est-à-dire de souffrir de la prédation, de la force et du pouvoir masculins. Or, la question du viol ou du harcèlement a fortement émergé dans l’espace public, jusqu’à devenir un thème majeur dans les débats. C’est dire le travail qu’il reste à faire dans le monde professionnel et la société tout entière.

Tout autrement, quelques chiffres démontrent encore la difficulté des femmes à être acceptées ou respectées dans certains domaines. Elles ne sont par exemple que 12% à être devenues directrices de recherche au CNRS. Ailleurs, et pour parler un peu argent, les femmes sont lésées sur la répartition des droits d’auteur dans l’audiovisuel. C’est ce qu’on peut lire en préface du Rapport 2009-2019 autrices et auteurs : «Sur la répartition des droits d’auteurs par tranche de revenus et les horaires de diffusion des documentaires à la télévision, les auteures sont encore désavantagées». Quelle liberté réelle a-t-on quand on dépend encore de préjugés, de regards méprisants ? Comment garder sa spécificité tout en prétendant au même statut professionnel que les hommes ? Aussi, la question centrale du féminisme maintenant est de trouver l’équilibre entre vie familiale et vie professionnelle. Et de pouvoir réussir les deux, sans se heurter à des limites illégitimes. À ce moment-là, seulement, nous pourrons parler de liberté acquise.

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