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Le retour des philosophes – Ayn Rand

Dans cette série, Benjamin Faucher imagine des philosophes libéraux revenir à la vie dans notre époque et les fait réagir sur des évolutions contemporaines. En 2021, quelle serait leur réaction ? Septième et dernier épisode : Ayn Rand et son oeuvre.

Ayn Rand déposa son dernier client de la nuit. Après les salutations d’usage, elle s’autorisa à mettre la musique à fond. À la fin de ses journées de travail, les pulsations lentes des basses qui résonnaient dans sa voiture la faisaient se sentir vivante. Cette époque avait ses charmes finalement, même si tout n’était pas gagné au départ.

Lorsqu’elle était revenue à la vie en 2014, Ayn Rand s’était retrouvée dans un pays en proie à d’intenses débats autour de l’implantation dans le marché des voitures de transport avec chauffeur (VTC), de la société Uber. Elle avait eu l’impression de se retrouver dans un de ses romans. D’un côté, un petit milieu de philosophes de salon mettait en avant sa morale, telle une Lilian Rearden, pour défendre le monopole des taxis et des licences d’État. De l’autre, des entrepreneurs se battaient contre vents et marées pour satisfaire au mieux les attentes des clients, sans rien demander à personne. Ayn Rand voyait en eux une incarnation moderne de ses héros préférés. Les Hank Rearden ou Howard Roark, ces entrepreneurs acharnés qui dans La Grève et La Source vive ne reculaient devant aucune difficulté pour monter leur entreprise et bâtir leur empire. Et elle dans tout ça ? Elle avait choisi de prendre part au combat, à sa manière, en choisissant elle-même de devenir conductrice d’une VTC, dans laquelle elle avait mis toutes ses économies. C’était un choix risqué, mais au moins avait-elle l’impression de maîtriser sa vie. Un peu comme Dagny Taggart qui malgré l’incompétence de son frère avait réussi à déployer des trésors d’ingéniosité et de volonté pour maintenir à flot l’entreprise familiale de chemins de fer.

Lorsqu’Ayn Rand rentra dans son petit studio, elle s’accorda vingt minutes pour manger un rapide repas, et s’assit à son bureau. Comme chaque soir après une journée de travail, elle se repenchait sur ses anciennes œuvres. L’acceptation de ses écrits avait toujours été inégale. Lorsqu’elle avait publié Nous les vivants en 1936 pour dénoncer les barbaries de la vie sous le joug communiste – qu’elle connaissait bien pour avoir émigré d’URSS – aucun éditeur n’avait voulu la publier. À l’inverse, son roman La Grève avait été un best-seller mondial. Quelle n’avait pas été sa stupeur en se rendant compte que ce qu’elle considérait comme son chef-d’œuvre était totalement inconnu dans le monde francophone. Pourtant, certains disaient encore aujourd’hui qu’outre-Atlantique, son livre était plus influent que la bible…

Pour pallier cet anonymat en francophonie, elle avait décidé d’écrire elle-même une petite synthèse de sa pensée, pour la rendre accessible au grand public du XXIe siècle. Avec le recul, peut-être que le long monologue de John Galt dans La Grève, était un petit peu âpre pour appréhender facilement l’ensemble de sa philosophie objectiviste. Ayn Rand chercha à rassembler ses idées. Il y avait tant de choses à aborder. D’abord la partie métaphysique de sa philosophie : contrairement aux nouvelles philosophies de la fin du XXIe siècle, elle croyait dur comme fer que la réalité existait indépendamment de la conscience de celui qui la percevait. Mais cette nature du réel extérieur n’était pas donnée immédiatement et nécessitait un véritable effort de conceptualisation, réalisé par la raison humaine. Venait ensuite la partie éthique. Chaque individu devait suivre un code qui provenait de valeurs qui lui étaient propres et qui étaient découvertes par sa propre rationalité. Enfin, de ces réflexions découlait une doctrine politique. La défense des droits humains était primordiale puisque c’étaient eux qui assuraient à l’individu la possibilité de poursuivre ses propres valeurs. Là devait être le seul rôle de l’État : assurer ses missions de police et de justice. 

S’il y avait bien un acteur qui incarnait cette philosophie, c’était l’entrepreneur. Contrairement aux fonctionnaires dont les salaires n’étaient pas dépendants de leur activité économique, l’entrepreneur se devait de faire face aux exigences du marché : pour lui, le déni de réalité était fatal. En même temps, il était vraiment libre. Libre de suivre sa propre éthique, libre de définir ses valeurs. Et n’en déplaisait à ceux qui les regardaient de haut, c’étaient bien les entrepreneurs les véritables moteurs de la société. Il serait curieux de voir ce qui se passerait si ces hommes qui appartenaient à la classe de «ceux qui font» disparaissaient du jour au lendemain et se mettaient en grève…

Finalement, en matière économique, elle prônait le laisser-faire. Contrairement à ce qu’avaient dit certains de ses épigones – si elle avait su, elle serait revenue plus tôt à la vie pour leur dire le fond de la pensée – elle n’était pas contre l’État par principe, et se retrouvait assez peu dans ces mouvements anarchistes qui pullulaient outre-Atlantique.

Ayn Rand secoua la tête et sortit de ses pensées, qui ne cessaient de la travailler. Pour elle c’était clair, il était temps de refaire découvrir au monde, surtout francophone, sa philosophie de vie. Elle se mit donc à écrire. Une inquiétude revenait souvent, une forme de traumatisme de sa première vie : un éditeur serait-il d’accord pour la publier ? À suivre !

L’auteur de la série, Benjamin Faucher, écrit de Paris (France)

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